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04/08/2009

Note de Jean Perret

Quitter Songzhuang après un repas de légumes à la sauce d’huîtres, de tofu farci, de lard caramélisé, de nouilles en bouillon et de vin jaune chez Mina, restaurant soigné où servent des jeunes femmes sourdes et muettes ; y rencontre Zhao Liang, dont « Petition » était au programme du festival après sa première en sélection officielle à Cannes ; parler de ce festival, dont il revient dépité, qui n’est pas fait pour le documentaire, trop mondain et coupé des réalités de ses pétitionnaires ! Irréductibles, ces personnages sont des gens du peuple qui revendiquent réparation pour les violences que l’Etat leur a imposées, ils sont ces citoyens non réconciliés avec un pays, dont ils ont éprouvé dans leur vie la plus intime les effets de décisions iniques et de jeux de pouvoirs marqués de corruption.
Par contre, ce festival de Songzhuang est essentiel, qui permet de montrer, fût-ce modestement, les films chinois les plus récents. Le contexte est hostile, pourtant, eu égard à un marché national parfaitement réfractaire à ce cinéma… néo-réaliste. Dans ce petit lieu fréquenté par un cercle compté de gens du documentaire indépendant, parmi lesquels quelques rares Européens et Japonais, une légitimité est en train d’advenir, une reconnaissance à plus-value symbolique est mise en scène. Il en va de l’existence même du cinéma du réel dans une Chine plombée par la propagande, la censure, le silence qui comme un couvercle pèse sur les esprits.
Alors, au mitan de la nuit, dans l’ivresse de la chaleur légère et l’entrechoquement répétés des verres de l’amitié, c’est à l’affirmation volontaire et généreuse de ce mouvement que l’on prend part, de ce geste documentaire, godasses poussiéreuses parcourant le terrain de la vie telle qu’elle est vraiment vécue et imagination créative en ébullition, ce geste qui motive toutes des vies, toutes des œuvres, qui osent des visions et des critiques, des exigences et des partis pris. L’identité chinoise dans son extraordinaire complexité et la beauté de ses cultures doit trouver au sein de forums démocratiques, à Songzhuang, par exemple, les voies de lentes  et opiniâtres affirmations.
Que les meilleurs films de Henri Storck, ses courts métrages d’une inventivité toujours intacte, aient été en dialogue, là-bas, avec ces cinéastes chinois est une bonne nouvelle. Ces images d’hier comme une mémoire fertile pour les récits d’aujourd’hui et demain. Un chant à la liberté d’inventer des histoires vraies.


Jean Perret
Directeur de Visions du Réel
Festival international de cinéma de Nyon

05/06/2009

Enterrés

Buried

Premier documentaire de Wang Libo, né en 1973. Il revient sur le tremblement de terre du Tangshan du 27 juillet 1976, qui a fait plus de 240.000 victimes, dont 7 à 10.000 mineurs sous terre. « Buried » s’appuie sur des publications récentes, des archives et des entretiens face caméra avec des chercheurs et témoins courageux dont on a « enterré » les rapports et avertissements. Toutes leurs mesures sismiques prises scientifiquement dans le pays au cours des mois qui ont précédé le tremblement de terre, aussi précises que convergentes, annonçaient clairement la catastrophe : son amplitude sur l’échelle de Richter, sa location dans le temps et l’espace. Aucune mesure préventive n’a cependant été prise. Sauf dans un village, à l’initiative d’un habitant-chercheur, où l’on n’a déploré aucune victime : les villageois ont tenu commerce et ont vécu sous tente pendant les jours où l’on prédisait la catastrophe. La solution était donc toute simple.

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Les commerces sous tente
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Le nom des victimes sur un immense monument

Wang Libo maîtrise ses moyens. Son documentaire en noir et blanc débute par des photographies d’époque et des images des vestiges toujours visibles, soutenues par une musique de Bobby McFerrin (ou dans le genre, le générique manquait de précision à ce sujet). Suit une exploration de documents d’archives, autant de preuves écrites, filmées de manière convaincante, et commentées par leurs auteurs. Après l’exposé (le réquisitoire?) intervient un moment de rupture : des images en couleurs, soutenues par la même musique qu’en ouverture, montrent les corps des victimes du tremblement de terre de 2008 au Sichuan. Comme si l’histoire s’était répétée. Dans les conclusions en noir et blanc, un scientifique s’interroge : la protection de la population n’est-elle pas la première mesure garantissant le développement d’une nation ? Le film se clôt en couleurs par des images d’un drapeau chinois flottant au vent.

Dimanche dernier, nous sommes allés écouter les choeurs imprivisés dans le parc qui surplombe la Cité interdite, la Montagne au Charbon. J'ai repensé aux mineurs enfouis en écoutant un chant très émouvant.

A bientôt,

Vincent

06:08 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, pékin, chine, culture

01/06/2009

Regards rétrospectifs

Bonjour,

Petits retours en arrière.

Pétition : la cour des plaignants (1996-2009)

Vendredi dernier, Yang Yang, Jean et moi avons eu l’occasion de rencontrer Zhao Liang, de retour du Festvial de Cannes où son film a été projeté dans le cadre des Séances spéciales. Il se sentait plus à l’aise à Pékin et dans l’ambiance du Chinadoc que dans le strass de Cannes, si loin des réalités auxquelles il porte d’habitude ses attentions. Vous pouvez visionner la bande annonce du film sur le site de l’INA qui l’a produit, en coproduction avec Arte et en collaboration avec la RTBF, TSR et Yla. Zhao a 39 ans, une épouse thaï et des enfants qui iront à l’école en Thaïlande, pour éviter l’enseignement chinois. Il a réalisé plus de 5 documentaires, fruits d’une relation sur la durée avec les gens qu’il filme, une relation qu’il poursuit lorsque le film est terminé. Ce qui est plutôt rare et impressionnant pour être souligné. C’est un vrai révolté, qui passe du rire à la déprime dans un mouvement de montagne russe. « Ce film, je l’ai fait pour les Chinois. Filmer, c’est ma manière de penser, de parler. J’ai besoin de parler. Pouvoir s’exprimer est plus important que l’art ». Zhao préfère la version de 5 heures son film, « qui présente plus de détails importants pour mes compatriotes. Ce qui importe, c'est aussi qu'on puisse en discuter avec le public, d'où l'importance des festivals comme celui-ci ». Peut-être ce besoin de parler sans muselière et la liberté prise de le faire ces dernières années conditionnent-ils la longueur souvent excessive des films du réel chinois. Nous n’avons pas pu payer l’addition du restaurant de spécialités du Sichuan où le service est assuré par des jeunes filles sourdes. Zhao nous a invité en grand seigneur, nous qui avions mangé comme des rois.

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Classmates

Un film qui nous plonge dans la vie quotidienne d'une génération de Chinois, âgés aujourd'hui de 50 ans, nourris des espoirs de la révolution culturelle. Par un réalisateur qui a une tête improbable, barbe en collier et grandes lunettes rondes. Le film a suscité des échanges nourris entre les membres du jury.

Buried

Premier documentaire de Wang Libo, né en 1973, actif jusqu'ici dans le monde du rock, de la performance et de la vidéo. Wang Libo maîtrise ses moyens filmiques. La suite demain...

Vincent

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Un sourire exagéré d'un brave chinois. Une oeuvre du célèbre Yuemin Jun, accueillant les visiteurs au Li Xianting's Film Fund. M. Li Xianting a beaucoup soutenu l'art contemporain avant de soutenir les cinéastes indépendants, désabusé par le désengagement et le côté "nouveau riche" de certaines stars chinoises du marché de l'art.

30/05/2009

Palmarès

Bonjour,

Longue et passionnante journée hier, impossible à résumer en quelques minutes, surtout sur un clavier chinois. Je serai beaucoup plus locace demain, devant mon ordinateur, c'est promis. Aujourd'hui, j'ai visionné un film au siège du festival, participé à la séance du film que Pierrot a consacré à son quartier, Saint-Job, répondu à une interview d'un étudiant en cinéma qui étudie le français et s'intéresse à Henri Storck. Dans une heure, c'est la proclamation du palmarès de la compétition officielle.

Si vous lisez le mandarin, visitez www.cinenotes.org. Si vous préférez l'anglais, voici 3 sites incontournables pour ceux qui s'intéressent au cinéma documentaire indépendant chinois :

1) le Chinese Independent Film Archive, animé avec exigence et compétence par Yanxuan Zhang, compagne du réalisateur belge Olivier Meys et financé par un homme d'affaires chinois ayant fait fortune en Espagne (site encore en construction);

2) le China Independent Ducomentary Film Archive, www.cidfa.com, animé par Mao Ran, proche de Wu Wenguang; lisez les notes concernant l'incroyable China Villagers Documentary Project;  visionnez le film A Hundred Patients of Dr. Jia, réalisé par Wang Hongjun (avec les conseils de Maître Wu);

3) le site du cinéaste Wu Wenguang et de sa compagne chorégraphe, www.ccdworkstation.com: je vous en reparlerai longuement demain!

A demain !

Vincent

29/05/2009

Ferrero Rocher

Bonjour,

Hier, jeudi 28 mai, je n'ai pas vu de film chinois, accaparé la préparation de la séance de 15h30, consacrée au film qu'Henri Storck a réalisé entre 1942 et 1944, Symphonie paysanne. J'ai préparé mon introduction à la lumière des notes qu'Henri Storck m'a laissés et des récents et très bons travaux que Bruno Benvindo a menés pour la Communauté française et le CEGES. Je vous invite à lire les conclusions de son article Filmer à tout prix ? Henri Storck, le cinéma et la guerre. Je terminerai cette note à mon retour d'une visite d'un haut lieu de création où j'accompagne Yang Yang et Jean Perret qui m'attendent dans le hall de l'hôtel...

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Pierrot et son grand père. Extrait du film "Mon grang-père ce héros" consacré à Pierrot/Henri Storck.

A bientôt,

Vincent

25/05/2009

Une pétition à l'ouverture

Bonjour,

Le Chinadoc a démarré hier au Songzhuang Art Center, dans un belle effervence. Le lieu est emblématique du quartier, décrit comme un "village d'artistes". Jusqu'en 2002, c'était la pleine campagne ici ; de nombreux artistes sont venus s'y installer en raison de la modération des loyers et de la disponibilité d'ateliers. Aujourd'hui, c'est encore la campagne, mais la dimension des infrastructures routières laisse entrevoir le projet urbanistique et immobilier en développement. La quartier pullule en "centres d'art contemporain" flambant neufs, aux dimensions impressionnantes (pour un Belge). Mais tout est grand ici, et le territoire de Pékin équivaudrait à 50% du territoire de la Belgique. C'est dire.

Revenons au festival. La salle était pleine à craquer pour l'ouverture. Beaucoup de jeunes, beaucoup de cinéastes et pas mal d'étrangers, attirés par la réputation grandissante du festival : Jean Perret, directeur du festival international de Nyon "Visions du réel" (www.visionsdureel.ch) ; la représentante du Swiss Film (www.swissfilms.ch) ; Robert Simons, journaliste et consultant ; Rene Seegers, réalisateur, qui présente "Ivens, an old friend of Chinese People" ; le cinéaste japonais Tsuchimoto Noriaki, sans oublier les membres du jury et tous ceux que j'ai vu mais pas encore rencontré...

Le film présenté à l'ouverture a fait sensation. Pétition, de Zhao Liang (2009, 122 min) rend leur dignité à ceux qui forment le 57e groupe ethnique chinois, ces dizaines (centaines ?) de personnes qui vivent le long des voies de chemin de fer, dans des conditions misérables, autour de la gare sud de Pékin. Victimes d'abus des autorités locales, ils ont tout quitté ou tout perdu, et viennent "pétitionner" à Pékin auprès des autorités centrales. Tous les jours, ils font la file au bureau des pétitions, expliquent leur cas, déposent leur pétition écrite de manière circonstanciée et appliquée, réclament un reçu et surtout un suivi compréhensif de leur cause. Certains attendent et attendent depuis des années la reconnaissance de l'injustice dont ils souffrent. Il n'y pas d'autre voie. Le cinéaste les filme depuis 1996, au bureau des pétitions (souvent en caméra cachée), dans leur quartier, dans leur misère, dans leur quête quotidienne de nourriture et de chauffage. Il a receuilli tant de témoignages. Dans ce film, le bureau des pétitions est le lieu où la dignitié humaine butte contre le système. Un système qui n'hésite pas à régulièrement colloquer les femmes désespérées durant quelques semaines. Le système est fort, les pauvres sont fous.

Au fil des ans, Zhao Liang suit en particulier le destin d'une mère et de sa fille, qui finira par s'enfuir avec son compagnon, avant de revenir la saluer pour lui présenter son enfant. Le cinéaste aurait pu se concentrer sur quelques destins, sur les idées les plus lucides et pertinentes, resserer son propos sur 60 minutes et réaliser un documentaire très fort. La longueur excessive du film (et encore, je n'ai pas vu la version de 318 minutes) déforce son propos. Il est vrai que résumer des années de prises de vues en 60 minutes doit être frustrant pour le réalisateur... Le film vaut néanmoins vraiment le coup et Zhao Liang a beaucoup de talent (images, son, montage).

Après ce film-tunnel pas très joyeux, il y a eu la réception dans un autre centre d'art. Belle ambiance ! Le soir, Pierrot et moi avons rejoint Yang Yang, Jean Perret et Rene Seegers dans un petit resto populaire pas loin de l'hôtel. Un bon repas, de beaux échanges avant de tomber de sommeil sur un matelas de fakir.

A 13h, on présente Esther forever de Richard Olivier. Et ce soir, dès 18h30, première séance Henri Storck : Misère au Borinage, Les maisons de la misère, Histoire du soldat inconnu, Le carrefour de la vie.

A bientôt !

Vincent

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Le centre d'art où a eu lieu la réception...